INTERVIEW // C215 : « Avec l’affaire Taubira, j’ai reçu des menaces de mort ! »

By Amelie Sales — octobre 08, 2015

Au détour de ses escapades picturales, entre le Rwanda et la Colombie, le pochoiriste Christian Guémy, plus connu sous le nom de C215, est passé par Montpellier. Il présente une cinquantaine de portraits issus de son exposition Douce France à Pierresvives, jusqu’au 31 décembre. Interview.

Pour commencer, peux-tu en dire un peu plus sur Douce France ?

C215 Douce France ©Busk MagazineDouce France est une exposition thématique qui veut montrer le caractère contradictoire, multiple et indéfinissable de l’identité française au travers d’icônes populaires issus de différents univers : la culture, la musique, le cinéma, la politique, les faits divers… J’expose quelques-unes de ces pièces à Montpellier, qui vont de Claude François à Djibril Cissé en passant par Coluche ou Bernard Tapie. L’équipe de Pierresvives a fait un très beau travail de mise en scène et je les en remercie.

Chat, C215 Douce France ©Busk MagazineTu as choisi des icônes populaires mais on est plus habitué à te voir peindre des inconnus, comment expliques-tu ce changement ?

J’aime me contredire, aller à rebours de mes habitudes. Je fais des portraits de sans-abris et de clochards et j’en ferai encore, mais je ne fais pas que ça. Je peins des animaux, des personnages de jeux vidéo, je prépare une série sur les grands personnages du cinéma fantastique des années 80. Je n’ai pas vraiment de limite. La seule limite que je m’impose, c’est le pochoir. C’est un peu comme dire que je suis un street-artist, ce n’est pas toujours vrai. J’ai peint dans des institutions, des musées, j’ai fait des vitraux, des mosaïques… Il est normal qu’on tente de coller une étiquette sur un artiste mais en réalité, j’essaie toujours de varier les plaisirs aussi bien pour moi que pour les autres.

Tu as dit que l’affaire Taubira avait un peu poussé cette exposition…

 ©C215 Christiane TaubiraJusqu’à l’affaire Taubira, j’étais un peu timide et assez sensible à la critique. Je me sentais vulnérable à ce qu’on pouvait dire sur mon travail, aux agressions, notamment en ligne. Il y a des tas de choses que je n’osais pas et c’est toujours le cas. Je n’exprime pas encore totalement mes opinions, je m’autocensure beaucoup. Mais quand j’ai pris parti pour Christiane Taubira, le jour même, j’ai reçu des centaines de lettres d’insultes, des menaces de mort. Des groupuscules d’extrême-droite m’ont envoyé des mails d’intimidation. Ça a été un vrai barouf médiatique. À l’exception de l’Huma et de Libé, toute la presse française a publié quelque chose. Le Monde, a inclus la photo dans son édition papier. Même Rivarol, a publié un article pour se foutre de ma gueule en disant que j’étais un « artiste coréen du Nord ». Je me suis retrouvé au milieu d’une tempête qui m’a largement dépassé. Tout ça m’a décomplexé, après tout je m’en fous, ce n’est pas si important ce que je peux lire ou les vannes que je peux me prendre.

Finalement, j’ai trouvé beaucoup de plaisir à porter une polémique. Certains collectionneurs ont même dit qu’ils allaient revendre leurs toiles parce qu’ils ne supportaient pas d’avoir un gauchiste accroché à leurs murs. Alors que je ne suis pas gauchiste du tout. Mon engagement est avant tout intellectuel et citoyen. Je n’ai pas du tout un esprit partisan, j’ai simplement ma liberté de penser.

Et qu’est-ce que tu ressens quand tu vois ton œuvre au fronton du Ministère de la Justice ?

 ©C215 Ministere de la JusticeJe suis très fier, la Justice, c’est la Justice, elle n’a pas de parti. Quand il s’agit de justice, de pédagogie ou d’encyclopédisme, je suis toujours disponible. Et puis, ce n’est pas le Ministère de l’Identité nationale non plus, il y a certains concepts qui m’attirent plus que d’autres. Je ne suis pas sûr d’avoir envie de faire une œuvre pour le Ministère de l’Agriculture par exemple, surtout avec la vision qu’on a de l’agriculture en France : culture intensive, non-respect de l’environnement, productivité poussée à l’extrême, etc. La Justice c’était facile, c’était accessible. Au final, je suis très heureux de voir mes œuvres dans des institutions, tout comme je suis heureux de les voir dans des bidonvilles, dans des lieux d’enseignement ou même chez des particuliers. Tout ça, ça me dépasse en fait. Moi, je fais mon œuvre et après elle vit sans moi.

De plus en plus de tes peintures urbaines sont volées, est-ce que ça t’éloigne de la rue ?

Je continuerai à peindre dans la rue parce que j’y trouve un réel plaisir. J’aime ça, surtout s’il fait beau, surtout si je suis heureux et si je suis bien accompagné. J’évite juste de poser mes pochoirs sur des éléments urbains qui s’emportent facilement. Mais, il est vrai aussi que je me sens de plus en plus éloigné de la rue, ici, en C215 à Sète - ©Busk Magazine (19)France. En particulier à cause de cet engouement collectif un peu naïf et surfait autour de mes pièces. Il y a une absence de distanciation des gens. Un public massif s’intéresse à l’art urbain et il prend ça d’une manière assez hédoniste, sans raisonnement critique. Parfois, je suis un peu perplexe sur la réception que peuvent avoir certaines peintures. Quand j’ai commencé à faire des pochoirs, on ne trouvait pas grand-chose dans les rues. A Paris, il n’y avait que quelques murs où on pouvait s’exprimer et tout le monde se repassait chaque jour. Disséminer des œuvres dans la ville, c’était une nécessité. Je me suis senti utile à le faire, à ce moment-là. Aujourd’hui, je me sens moins utile à être présent dans la rue.

Tu regrettes cette époque ?

Les choses bougent, c’est normal. La génération d’artistes à laquelle j’appartiens a fait en sorte de populariser les choses. Des gens comme JR, Invader, Jef Aérosol, ou encore Miss.tic, se sont vraiment investis dans la rue et ont investi la rue. Cette génération a réussi à se faire reconnaitre du public et des institutions. En 2005-2006, aller dans la rue, c’était dire aux gens : « Ok, vous n’êtes pas des consommateurs de culture visuelle, vous n’achetez pas de magazines, vous n’allez pas au musée ou dans les galeries, mais peut-être qu’à la rencontre d’une de mes œuvres dans la rue, vous allez apprécier l’art urbain, avoir un œil nouveau sur la création contemporaine et peut-être même finir par aller dans les musées, acheter des magazines ». Aujourd’hui, le travail est fait et c’est peut-être pour ça que je me sens de plus en plus libre de peindre ce que je veux, de me sentir moins tenu par cette volonté de consensualisme. Certains pochoirs que je suis prêt à mettre dans la rue sont beaucoup plus polémiques. Je prépare une série de portraits transgenres qui sont vraiment plus clivants. Je n’aurais peut-être pas fait ça à l’époque, ce n’était pas mon état d’esprit il y a 10 ans.

Du coup, tu multiplies les performances dans des lieux clos comme au CEA de Saclay ou dans les prisons de Versailles et du Bois-d’Arcy, pourquoi ce choix ?

C’est aussi né du sentiment de ne plus être très utile dans la rue. Il y a de plus en plus d’artistes qui s’y expriment avec talent. En général, ils recherchent la plus grande visibilité possible, mais pas moi. Le CEA, les prisons, sont inaccessibles au grand public sans autorisation. L’idée, c’est d’intervenir dans ces lieux ou l’art est inattendu. C’est ça la règle : l’inattendu ! Ce qui me dérange dans la popularisation du street-art, c’est peut-être son caractère attendu. Ce n’est pas que je fuis la mode, mais quitte à créer, si on ne veut pas ennuyer et s’ennuyer, il faut rester dans l’inopiné, ne pas suivre ou être englué dans un mouvement. Créer, c’est se renouveler, cultiver sa singularité. En ce qui me concerne, j’ai une culture empreinte par l’université, l’universalisme. Je suis aussi très sensible aux lieux d’enfermement, que ce soit les hôpitaux psychiatriques, les prisons ou les centres de recherche ultra-sécurisés comme à Saclay. Dans ce genre d’endroit, il n’y a pas d’art, les gens vivent cloisonnés et ne s’attendent pas nécessairement à voir un souffle de vie, de liberté et d’esthétisme surgir au détour d’un couloir. On rejoint la dimension de l’inattendu.

 ©C215 Saclay

Et Farcry ?

Farcry, c’est aussi l’inattendu. Lorsque j’ai été contacté par Ubisoft pour faire des fresques dans un univers virtuel, l’idée m’a plu. Ils m’ont proposé quelque chose qui correspondait à mon esthétisme et mon iconographie, dans une ville asiatique, un paysage lointain, avec des couleurs extrêmement vives. Je ne voyais aucune contradiction avec mon travail sinon qu’on passait de la réalité à la virtualité. C’est un champ d’interprétation intéressant, aussi bien sur le rendu esthétique que sur le process ou l’expérience professionnelle que ça constitue. Avec, encore une fois, la possibilité d’aller à la rencontre d’un nouveau public. Depuis le début, ce qui m’intéresse, c’est d’atteindre des gens qui ne sont adeptes, ni de l’art, ni de l’art urbain. L’une des clés du street-art, c’est la compréhension et la lecture immédiate de l’œuvre avec une accessibilité maximale. C’est une forme d’expression qui a peu de règles sinon celle d’être facilement compréhensible avec des modes de diffusion viraux comme la rue, Internet et les supports papier.

Far Cry®

Tu es un des street-artistes français les plus populaires sur les réseaux sociaux, comment gères-tu ce succès ?

C215 ©Guillaume RizzoC’est assez houleux, mais c’est marrant. J’aime la polémique, ça m’amuse. Les réseaux sociaux ont plus ou moins accouché du street-art. Bien sûr, cette forme d’expression artistique dans la rue existe au moins depuis les années 60 avec Ernest Pignon Ernest ; d’une manière un peu plus large avec la figuration libre dans les années 70 ; le pochoir dans les années 80 et à la fin des années 80, le graffiti qui a envahi la ville. Mais ce qui a déclenché cet engouement collectif, c’est ce nouvel eldorado qu’est Internet. C’est le web qui a véritablement démocratisé la chose et qui a ouvert les yeux du public sur ce type d’art. Moi, je m’y suis prêté dès le début, ça fait partie du métier d’être interactif et accessible. Je réponds assez régulièrement aux commentaires, j’aime me prendre la tête avec les gens, parfois je les envoie chier, c’est plutôt drôle ! Encore une fois, c’est assez étonnant de voir l’absence de distanciation de certains qui prennent tout ce que je peux dire, faire ou répondre au premier degré. Je me rends compte que je peux froisser énormément de gens dans mes réactions mais ce n’est pas très grave. L’art est un jeu sérieux. Je ne mets jamais vraiment mes tripes dans ce que je commente, je garde une certaine forme d’ironie. Quand ça devient trop lourd, j’écourte le débat. La vie est déjà bien assez difficile comme ça. La réalité virtuelle doit rester une échappée.

C215 fête donc ses 10 ans cette année, comment vas-tu marquer le coup ?

E=mC215 livreEh oui, « J’ai 10 ans » comme dirait Souchon. Pour fêter ça, je mets en place plusieurs expositions institutionnelles et c’est peut-être ce qui me mobilise le plus. J’ai également conçu une monographie qui va paraître aux éditions Albin Michel, avec qui j’ai déjà collaboré pour le catalogue de l’expo E=MC215. C’est un très bel objet de plus de 300 pages, avec un pochoir, qui sera disponible cet automne. Il est tiré à 8 500 exemplaires, c’est rare pour un livre d’art. Cette monographie, c’est un peu mon bilan, parce qu’au bout de 10 ans, l’éphémérité de mes pochoirs fait que sur des milliers de peintures très peu ont perduré. Je veux faire en sorte que ces œuvres demeurent en photo, dans un livre, et pas seulement sur Internet. Comme un témoignage d’un instant de vie et d’art pour les générations futures.

Interview réalisée par Guillaume Rizzo

About Author

Amélie SALES ©2012-2017 Textes et photos protégés par un droit d'auteur. Reproduction interdite !

View all Amelie Sales posts.

Leave A Reply

Laisser un commentaire

Visit Us On FacebookVisit Us On TwitterVisit Us On Instagram