ALPHABEATZ // Woshe suit le graffiti à la lettre

By Amelie Sales — septembre 01, 2013

woshe graffiti (blackbook)Chirurgien du writing, l’artiste parisien Woshe autopsie les lettres du graffiti pour nous en octroyer une vision plus claire. Dans la continuité de son Blackbook édité en 2005 puis 2013, le graffeur revient entre autre sur le writing et son histoire à travers Alphabeatz, en librairie jeudi prochain.
Interview d’un éperdu de l’initiale qui nous dit tout, de A à Z…

Bonjour Woshe, peux-tu nous présenter ton parcours en quelques mots ? Et nous raconter ton histoire avec le lettrage ?

J’ai grandi en banlieue parisienne et mes parents n’avaient pas de voiture. Tout petit, je prenais donc le train pour aller rendre visite à ma famille aux quatre coins de l’Île-de-France. Vers 84-85, j’ai vu fleurir le long des voies ferrées les lettrages des writers de la première génération parisienne. Et j’ai été fasciné. Le côté clandestin, interdit. L’appropriation de la grisaille urbaine. Ces lettres énormes gorgées de funk et peintes à l’aérosol, la nuit, par des ados à peine plus vieux que moi. J’avais 13 ou 14 ans et j’ai voulu faire pareil, tout simplement. J’ai alors regardé, décortiqué et disséqué avec appétit la forme que ces pionniers donnaient à leurs lettres, et leur manière de les faire cohabiter. Avec le temps, j’ai beaucoup appris sur les origines de cette culture et sur les codes graphiques employés par les writers, qui diffèrent selon les pays et les époques. Les 26 lettres de l’alphabet, leur ossature, leurs yeux et leurs ventres, et les combinaisons qui permettent de les faire jouer ensemble pour créer du dynamisme, de la vie, sont devenues une passion.

D’où t’est venue l’envie de publier le premier Blackbook en 2005 ? Et pourquoi faire une réédition en 2013 ?

blackbookA partir des années 1995-2000, le graffiti est partout. Tu as accès à des centaines de fanzines issus des quatre coins du monde, des livres, des DVD et il envahit peu à peu le net. Les annonceurs eux-mêmes le mettent à toutes les sauces, y compris pour vendre des cornflakes ou du saucisson ! Comme les images sont le plus souvent empilées sans la moindre clé pour les décrypter, les apprécier, on passe à la trappe le côté culture pour en faire un objet de consommation complètement désincarné. C’est beau, c’est tendance, mangez ! Mais on en oublie son côté artisanal, besogneux, les heures de recherche acharnée qui sont nécessaires pour façonner un beau E ou associer deux lettres qui ne veulent pas cohabiter. Son histoire, aussi, qui est quand même richissime si tu remontes aux origines. Bref, j’ai eu envie de percer la bulle et de dévoiler mes propres recettes, qui s’inspirent largement des traditions New-yorkaises. Dire comment je travaille, ce qui m’anime quand je dessine ou peins, comment je fais danser un S, pourquoi je redoute le L ou le X, etc. Pour remettre du sens, de l’humain derrière toutes ces images. Et la troisième réédition, c’est simplement parce que Blackbook était arrivé en rupture de stock et que la demande existait toujours. Sur les conseils de l’éditeur, j’ai ajouté de nouveaux visuels réalisés depuis 2005 et qui éclairent peut-être encore mieux mon propos.

A qui s’adresse-t-il ?

Je n’ai vraiment pas réfléchi à une cible en écrivant Blackbook. J’ai fait un livre pour partager ma vision du graffiti, expliquer ce qui me semble pertinent et alternatif dans cette culture qui me passionne depuis 25 ans et illustrer tout ça avec des travaux personnels. Je me suis livré, défoulé presque, mais sans me poser la question de savoir qui suivrait ou pas… J’ai plutôt essayé de faire le livre que j’aurais aimé lire moi-même. Un genre de visite guidée sur le ton de la confidence et pas un catalogue. J’ai toujours adoré entendre un ébéniste ou un sculpteur parler de leur travail, voir leurs outils, découvrir leurs techniques.

Le 5 septembre prochain, tu sors un nouveau manuel intitulé Alphabeatz. En quoi sera-t-il différent ou complémentaire aux deux premiers Blackbook ?

ALPHABEATZ COUVERTUREDans Alphabeatz, ce n’est plus le writer qui s’exprime, mais l’observateur passionné qui a suivi de près les évolutions et les mutations de sa discipline au cours des 25 dernières années. J’aborde le graffiti-writing depuis les origines jusqu’à aujourd’hui, en prenant comme angle la question du style. C’est-à-dire le travail sur la forme des lettres, leurs habillages divers et la manière de les associer entre elles. Comment, en l’espace de 40 ans, le graffiti a façonné son propre langage esthétique, truffé de codes, et comment les plus talentueux s’approprient ce patrimoine commun pour l’enrichir encore ? Dans Alphabeatz, je prête mes yeux au lecteur pour lui permettre de percevoir, comme je les perçois, les pépites que nous donne à voir le graffiti. Je propose un historique illustré de l’évolution de chaque lettre à travers le temps, en m’appuyant sur des exemples qui m’ont marqué : les lettres explosives et accidentées des TDS ou des FBA New-yorkais, entre 76 et 84, mais aussi celles plus épurées des CTK européens, qui s’inspiraient pas mal de la typographie classique au milieu des 80’s (le néerlandais Shoe, notamment), ou encore celles des Allemands de la période 86-88, qui accentuaient jusqu’à la limite le jeu sur les pleins et déliés. Et puis enfin, j’échange avec des writers d’horizons très différents pour évoquer avec eux cette question du style, les inciter à me dire comment ils travaillent leurs lettres, ce qu’ils recherchent, etc. Toujours avec des visuels à l’appui.

Quels sont les writers que tu cites dans Alphabeatz et pourquoi les avoir sélectionnés ?

Alphabeatz extrait 3Il y en a beaucoup mais le point commun à tous est qu’ils placent le travail sur la forme des lettres au cœur de leur démarche. Après, je voulais montrer un éventail large de styles pour illustrer la richesse de la scène graffiti d’aujourd’hui, tout ce qu’il est possible d’imaginer à partir d’une base qui reste toujours la même, à savoir les lettres de l’alphabet latin. Quand tu observes le travail du Danois Bates ou du Néerlandais Serch, qui n’ont jamais cessé d’affiner les codes académiques, et que tu le compares à ce que font le Français Zoer ou l’Américain Jurne, pour ne citer que quelques exemples, tu prends la mesure des possibilités infinies que nous offrent les 26 lettres. Et bien sûr, de l’inventivité des writers les plus talentueux.

Est-ce que d’expliquer le lettrage aux néophytes, c’est une façon de faire comprendre que le graffiti est un art à part entière qui ne s’effectue pas au hasard ?

Alphabeatz extraitL’idée que derrière un graffiti, il y a une démarche et qu’elle s’accompagne parfois d’un travail conséquent et d’une pointe de talent est au cœur de mon propos, ça c’est sûr. Mais je ne crois pas qu’un lettrage s’explique, ou qu’il soit possible de démontrer de manière catégorique si c’est réussi ou pas, comme une vérité absolue. Parce que tout cela reste subjectif, finalement. Beaucoup de writers ont tourné le dos aux codes classiques de New-York et font aujourd’hui des choses qui ne me parlent absolument pas. Moi, je vois plutôt une régression du style, alors qu’eux trouvent ça génial. Qui a raison ? J’essaie juste de dire pourquoi j’aime les lettres d’un Dondi ou d’un Dare, ce que j’y découvre d’intéressant et qui touche ma sensibilité. Et j’essaie de donner à tous les curieux la possibilité de partager mes émotions.

Expliquer le graffiti, est-ce pour mieux le faire accepter ?

J’ai été condamné avec un pote à des travaux d’intérêt général il y a 15 ans après qu’une commune ait porté plainte contre nous pour dégradation. Quelques mois plus tard, les représentants de cette même commune sont venus nous chercher pour repeindre les murs de leur école primaire, moyennant rémunération ! J’ai compris que ce qui n’est pas accepté dans le graffiti, ce n’est pas la peinture en elle-même, ce qu’elle représente, avec ses lettres et ses couleurs, mais son côté illicite. Les gens n’aiment pas l’idée que l’on puisse s’approprier l’espace public sans demander d’autorisation. Mais je pense qu’ils se détournent du sujet principal. Quand les annonceurs paient des emplacements de 4 mètres sur trois en pleine rue, sur les abribus ou dans le métro, pour nous vanter le dernier forfait téléphonique ou les bienfaits des yaourts au bifidus, eux aussi accaparent notre espace de vie collectif, non ? Sans notre autorisation. Mais ils paient, ils peuvent donc polluer. Il serait plus important de s’interroger sur ce qui a ou non sa place dans l’espace public, en laissant de côté la question du profit. On comprendrait peut-être que l’invasion publicitaire, qui façonne le comportement des gens par les modèles qu’elle promeut, le consumérisme effréné qu’elle génère et souvent la frustration de ne pas pouvoir s’offrir tout ce qu’on nous met sous le nez, est nettement plus nocive que tous les graffitis du monde.

La plupart des writers tirent les lettres jusqu’à l’abstraction. Est-ce que de donner les clés pour les décoder, ce n’est pas un peu comme révéler les trucs et astuces des magiciens ?

Extrait de Blacbook (2)Le graffiti, avec ses lettres torturées, reste quand même un peu une énigme pour la plupart des gens. Ils en voient partout et depuis longtemps mais ils n’arrivent toujours pas à les lire, à isoler les lettres, etc. Pourtant ils savent bien à quoi ressemble un A ou un B, mais là, ils ne s’y retrouvent plus. Peut-être au contraire que de les aider à regarder mieux leur permettra d’apprécier davantage. Prends Soulages, par exemple. Beaucoup de gens, moi en tête, aiment sa période outrenoir. Est-ce que le fait de mieux comprendre la démarche qui était la sienne, ce jeu avec la lumière qui se réfléchit sur les stries qu’il traçait dans la couche de peinture, accentue ou atténue ton intérêt pour son travail ? Le risque si on ne met pas des mots sur le graffiti, si on se complait dans « c’est mortel ! » et « ça déboîte ! », c’est que tout finisse par se valoir. A l’arrivée, tu auras des pseudos experts ou des marchands qui ne connaissent pas notre culture mais qui définiront les règles à notre place, comme ça a été pas mal le cas dans le rap, et on criera aux imposteurs. Lao Tseu a dit : « Plutôt que de maudire les ténèbres, allume une bougie ».

Vignette blackbook alphabeatz
Blackbook

Auteur : Woshe / Préface : Darco
Paru le 6 juin 2013, Ed. Alternatives

Alphabeatz
Auteur : Woshe

A paraître le 5 septembre 2013, Ed. Pyramid

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